Évangéline l'histoire d'un coeur fidèle
Au cours des règnes de George II d'Angleterre et de Louis XV de France, il y a eut de nombreuses guerres entre les deux nations. Une partie des luttes se déroula sur le continent nord-américain et c'est là qu'eut lieu un des plus tristes événements dans l'histoire des peuples.

Dans une charmante vallée près de la mer, en Acadie (Nouvelle-Écosse actuelle), vivaient alors une dizaine de milliers de cultivateurs français, fidèles à leur roi, à leur église, à leur sol, dévoués à leurs familles.

Lorsque l'Acadie passa aux mains de l'Angletterre, à la suite des malheurs de la guerre, ils voulurent tout bonnement continuer à vivre leur vie comme ils l'entendaient.

Maintes fois, on leur ordonna de préter serment à leur nouveau souverain, le roi d'Angleterre ; ils refusèrent toujours. Ce serment était schismatique. Catholiques convaincus, ils ne pourraient en conscience le prêter. Les Anglais feignirent alors de s'imaginer que les Acadiens complotaient en secret le retour du règne de la France dans leur pays. Toutefois ils pensaient que si les Acadiens pouvaient être amenés à prêter serment à leur nouveau roi, ils le respecteraient fidèlement. A la fin, s'étant rendu compte qu'on ne pourrait jamais les forcer, le gouverneur anglais se décida à se débarrasser de ces entêtés et à les remplacer par des colons de sang anglais.

Un jour d'octobre 1755, les notables de la vallée furent convoqués à se réunir dans la petite église du village de Grand Pré. Ils s'y rendirent de la ville et des champs, le prêtre et le notaire, le cultivateur et le forgeron,le meunier et le violoneux. Et là leur sort leur fut brutalement annoncé, le terrible message du gouverneur les avisant qu'ils étaient dépossédés de leurs terres, de leurs demeures et de leurs troupeaux. Eux et leurs familles devaient être embarqués à bord des navires qui se trouvaient en rade, pour être exilés à tout jamais.

A l'aide de la force armée, le décret fut exécuté. Au milieu du désordre qui s'ensuivit, les familles et les amis furent séparés ; les mères perdirent de vue leurs enfants, maris et femmes furent embarqués sur des navires différents. Des familles furent ainsi dispersées pendant des années, certaines ne se retrouvèrent jamais.

Quelques années après ces événements, l'écrivain américain Nathaniel Hawthorne entendit parler d'un épisode de cette douloureuse histoire. Voyant là le sujet d'un beau poème, il demanda à son ami Longfellow de l'écrire, et le poète le fit. Il y porta bien quelques changements comme les poètes sont portés à le faire. Mais dans l'ensemble, l'histoire d'Évangéline, telle qu'elle se déroule dans les vers de Longfellow est véridique.

Voici cette histoire.


En 1755 dans ce merveilleux automne qu'on appelle l'été de la Saint-Martin, Évangéline Bellefontaine venait d'atteindre ses dix sept ans ; les yeux noirs,les cheveux bruns, c'était le plus belle fille de la paroisse. Sa mère était morte et Évangéline tenait la maison de son père, un riche cultivateur. Toutefois dans ses rêves, la jeune fille songeait à sa future maison, car elle était fiancée à Gabriel Lajeunesse, le fils de Basile, le forgeron. Gabriel et Évangéline formaient le plus heureux couple de l'Acadie jusqu'au jour où les Acadiens furent chassés de chez eux.Sous l'escorte des soldats anglais, les hommes furent emmenés de l'église à la plage. La terrible nouvelle se répandit rapidement dans le village ; les femmes et les enfants se hâtèrent de quitter leurs foyers pour se joindre aux hommes. Évangéline attendait sur la plage pour voir arriver Gabriel. Aussitôt qu'elle le vit, elle se précipita vers lui en haletante, lui dit : " Gabriel, aie confiance ! Si nous continuons à nous aimer, rien de mal ne peut nous arriver ".Subitement elle reçoit un choc. Elle aperçoit son vieux père qui s'approche. Comme il a changé en vingt-quatre heures ! Sa figure a perdu sa couleur, ses yeux sont sans vie, sa démarche est lasse. Et le lamentable défilé continue vers la mer. Le désordre est à son comble dans les familles. Personne ne sait où on l'envoie. Le coeur brisé, épouvantée, Évangéline se tenait auprès de son père, tous deux regardant leurs amis partir l'un après l'autre.Un navire emmena Gabriel et Basile. Et tandis qu'Évangéline demeurait près de la mer, son père soudain s'affaissa et tomba mort, tué par l'émotion. Ses amis l'enterrèrent à l'endroit même. Et Évangéline dut monter à bord du prochain navire qui s'apprêtait à prendre la mer.Elle était jeune, belle et amoureuse. Petit à petit le chagrin causé par la mort de son père s'atténua, et un seul désir resta dans son coeur, celui de retrouver Gabriel. C'était un rêve qu'elle poursuivait toujours sans se décourager, mais qui s'évanouissait pour renaître et s'évanouir encore une fois.Les frêles navires à voiles qui avaient emporté les Acadiens déposaient les exilés dans des ports différents d'où après avoir débarqué, ils étaient dispersés encore plus loin les uns des autres. Certains tentèrent de rejoindre leur pays à pied. Quelques jeunes gens devinrent voyageurs et coureurs des bois, c'est-à-dire bûcherons et trafiquants de fourrures dans des fôrets inexplorées. D'autres encore trouvèrent asile dans les établissements français de la Louisiane.Évangéline erra d'un endroit à l'autre, cherchant à obtenir des nouvelles de son fiancé. " Gabriel Lajeunesse ? " répondaient les hommes. " Oui, nous avons entendu parler de lui. Ils est parti avec les voyageurs " ou bien " il est parti avec les coureurs des bois ", ou encore " Il est en Louisiane "
Partout où Évangéline arrivait, Gabriel venait de partir, parfois seulement quelques jours auparavant, une fois même il était parti la veille. Lui, avec l'image de sa fiancée sans cesse dans sa pensée, poursuivait son chemin, cherchant l'oubli, tout au souvenir de sa dernière soirée heureuse à Grand Pré, quand assis avec Évangéline près de la fenêtre, ils avaient vu les étoiles s'allumer une à une dans les espaces infinis du ciel.Et ainsi les longues années de vie errante s'écoulèrent. La beauté d'Évangéline se fâna. Elle devint une vieille femme au coeur brisé. A Philadelphie, elle se fit soeur de Charité, se dévouant aux pauvres et aux malades.Une épidémie s'étant répandue dans la ville, Évangéline allait tous les jours à l'hospice soigner les malades. Un dimanche matin, alors qu'elle traversait une salle, elle aperçut étendu dans un lit un homme âgé, décharné et grisonnant, qui se mourait de fièvre.A la lumière du jour, le visage du malade, pour un moment sembla retrouver les traits de la jeunesse, comme cela se produit souvent sur la face des mourants. La fièvre continuait à le brûler ; sans mouvement, privé de connaissance, la vie semblait se retirer et lentement, l'homme sombrait dans la mort.C'est à ce moment, lorsque l'ombre de la mort ouvrait ses ailes, que le malade entendit un cri déchirant et dans le silence qui suivit, il perçut une voix douce murmurer " Gabriel, mon amour ! " Et alors, dans un rêve, le malade entrevit une fois encore le pays de son enfance, les vertes prairies de l'Acadie traversées de riants cours d'eau. Il revit son village, les montagnes, les fôrets et, abritée sous les frais ombrages des arbres, Évangéline telle qu'elle était dans sa jeunesse.Des larmes mouillèrent ses paupières et quand il les entrouvit lentement, la vision avait disparu, mais Évangéline était agenouillée à ses côtés.En vain, il essaya de murmurer son nom, les sons mouraient sur ses lèvres ; cependant leur mouvement faisait voir les paroles qu'il aurait voulu prononcer. Il essaya en vain de se soulever mais Évangéline, toujours agenouillée, posa un baiser sur ses lèvres mourantes et appuya sa tête sur son sein. Une tendre lueur brilla dans ses yeux, tout à coup, elle s'éteignit comme la flamme d'une lampe sous le vent.Et ainsi les fiancés étaient à nouveau réunis. La Mort attendait pour leur accorder un dernier moment de bonheur. Puis tout fut fini, c'en était fait de l'espoir, de la crainte et de la peine, parties à tout jamais la brûlure d'un coeur douloureux, l'attente, toute la longue souffrance et l'angoisse. Et tout en pressant encore une fois le cher visage contre elle, Évangéline humblement baissa la tête et murmura " Seigneur, je te remercie".

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